La charge de preuve [2/3]

22 mars 2017

Non classé

Cet article est la 2ème partie d’une séquence traitant de la charge de preuve.

Si nous souhaitons rapprocher la sociologie des sciences de la nature, il nous faudra éviter un écueil : dans les domaines qui reconnaissent la confrontation au réel comme arbitre ultime du vrai et du faux, il existe un risque que les polémiques se résument à savoir quel « côté » sera écrasé sous la charge de preuve. Or, quand on étudie des objets aussi complexes et multivariés que les phénomènes sociaux, il peut arriver que la preuve demandée soit hors de portée, pour des raisons de limitations techniques ou technologiques.

Dans son article « You’re Entitled to Arguments, But Not (That Particular) Proof », Eliezer Yudkowski donne l’exemple d’une controverse entre un personnage A qui croit au Darwinisme, et un personnage B qui en doute. L’énoncé mis en question est : [H1 = « Les humains ont évolué à partir de primates »]. Si B réclame la preuve [X = « observation directe d’un primate évoluant en hominidé »], A est confronté à deux problèmes :

  • C’est un phénomène censé être tellement lent qu’il s’étale sur plusieurs espérances de vie humaines
  • C’est un phénomène qui est censé s’être produit dans le passé

Il semble évident que tant que nous n’aurons pas inventé – par exemple – une caméra qui filme le passé, A ne peut pas apporter la preuve demandée par B. Mais il ne faut pas nécessairement en conclure que la question reste impossible à trancher. On peut faire mieux que ça : on peut se demander si H1 est probablement vraie.

***

Si la preuve est inaccessible, il faut alors regarder les indices. On peut construire un set d’observations en rapport avec la question posée. Par exemple, dans le cas de l’énoncé H1 :

  • O1 : Les humains partagent 95% de leur ADN avec les primates actuels
  • O2 : Aucune culture traditionnelle ou religion connue n’explique l’apparition de l’homme par la mécanique de sélection naturelle.
  • O3 : Quand je fais mon introspection, je me vois comme fondamentalement différent d’un animal.
  • O4 : Des fossiles d’espèces de primates et d’hominidés disparues aujourd’hui permettent de retracer un processus évolutif qui semble cohérent avec H1
  • O5 : Certaines personnes issues du champ scientifique expriment des doutes sur la théorie de Darwin
  • O6 : L’observation O5 est un phénomène minoritaire du champ scientifique

Une fois que A et B ont apporté leurs contributions au set d’observations, il faudra estimer la probabilité P(H1 | {O1,O2,O3,O4,O5,O6}). C’est-à-dire qu’il faudra se poser la question :

« Est-ce que les observations dont nous disposons sur le monde correspondent à ce qu’on s’attendrait à voir si H1 est vraie ? »

Cette approche permet d’éviter une issue stérile au débat : un côté réclame une preuve X impossible[1] à fournir, en profite pour balayer tous les indices et observations qui le gênent, et en conclut qu’il n’a pas à changer d’avis.

***

Pour terminer cette 2ème partie, nous vous proposons de participer à la construction d’un set d’observations concernant l’énoncé [H2 = « il est possible de modéliser correctement un esprit humain avec un nombre fini d’énoncés mathématiques »]

Règles du jeu :

  1.  Le mot « possible » dans H2 correspond à la négation d’une impossibilité de type 2.
  2.  Le mot « correctement » dans H2 est à interpréter selon la convention (arbitraire) largement répandue dans le champ des sciences de la nature : il signifie « avec une marge d’erreur de 5% »
  3. Nous avons tenté l’exercice nous-même, et cherché à modéliser avec sincérité des observations que pourraient produire les deux « côtés »
  4. Les observations que vous ajouterez en commentaires seront implémentées dans l’article, et étudiées dans la 3ème et dernière partie de cette séquence sur la charge de preuve
  5. Si vous donnez vous sources, c’est mieux !

Observations :

  • O1 : Les activités de l’esprit humain semblent congruentes à l’activité neuronale, qui est régie par des lois chimiques et électriques. Si on détruit des morceaux de cerveau, l’esprit correspondant fonctionne moins bien. On est capable de prédire, dans une certaine mesure, le rôle des zones du cerveau, et l’effet de leur éventuelle destruction sur les capacités cognitives, mémorielles, émotionnelles, sensorielles, motrices, etc. Qui plus est, la technologie d’Imagerie par Résonance Magnétique permet de voir l’activité des neurones, et de constater une corrélation avec l’activité mentale.
  • O2 : Quand je fais mon introspection, je me vois comme fondamentalement différent d’un set fini d’énoncés mathématiques. Je vois par exemple de la créativité, de l’amour, du raisonnement abstrait, de l’intuition, c’est-à-dire des phénomènes qui ne me semblent pas découler d’une mécanique mentale.
  • O3 : Certains programmes informatiques sont capables de répondre à des problèmes d’une façon qui semble créative, et parfois de se montrer plus efficaces que les humains. On citera par exemple le jeu de Go, qui était réputé pour reposer sur la psychologie et la négociation, tout en étant trop complexe dans ses possibilités pour utiliser la force de calcul brute[2]. La machine AlphaGo a battu l’homme au jeu de go le 15 mars 2016, après avoir « appris » en jouant contre elle-même un très grand nombre de fois. Certaines stratégies déployées par AlphaGo ont semblé contre-intuitives aux joueurs humains[3].
  • O4 : Certaines activités issues de l’esprit humain semblent n’obéir à aucune règle. Par exemple, l’art est une activité qui peut se définir[4] par la remise en question permanente des règles internes et externes à sa propre pratique. Si l’art comporte bien une part d’aléatoire[5], c’est-à-dire d’inconnaissable , comment peut-il être issu d’un système-esprit entièrement soumis à des règles mathématiques ?

[1] Il s’agit d’une impossibilité de type 1

[3]Sometimes it plays moves that lose material because it is seeking simply to maximize its probability of reaching winning positions, rather than — as human players tend to do — maximize territorial gains. Andy Jackson [le vice president de l’American Go Association] thinks that some of these odd-looking moves may have fooled Lee into underestimating the machine’s skills at the beginning of game 1 (source)”

[5] Aléatoire est utilisé ici dans le sens « qui n’obéit pas à une loi »

 

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