Réalité [partie 2/?] : De la prétendue mollesse du réel

25 janvier 2017

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Au cours de mes travaux précédents[1], je me suis intéressé aux stratégies développées par certains chercheurs en laboratoire pour accroître et entretenir leur position au sein du champ de la recherche scientifique. En discutant de mes conclusions avec Mme D., sociologue, cette dernière a affirmé la chose suivante :

« ici, tu as défini des profils-type pour les chercheurs, mais la réalité ne marche pas comme ça. La réalité est plus… molle, tu vois ce que je veux dire ? »

Derrière cette affirmation se cachent à mon sens une grande force et une grande faiblesse de la sociologie actuelle, traditionnelle.

Une grande force, parce que cette approche nous protège du biais essentialiste[2], qui consisterait à découper la réalité en « cases », parfois appelées idéaux-types, et à attribuer à ces cases des attributs qui en définiraient la nature profonde, l’ « essence ». On risquerait alors d’avoir la fâcheuse tendance d’attribuer ladite essence à tout objet de la case, ou à placer dans la case tout objet dont l’essence correspond à la définition que nous avons fixé pour ladite case.

Il semble plus sain de considérer le réel comme un continuum, et de garder en tête qu’à l’instar des concepts de « chaud » et de « froid », la frontière entre les cases est soit floue et arbitraire, soit simplement absurde.

Il s’agit néanmoins tout autant d’une faiblesse, car – nous l’avons vu[3] – il nous faut considérer la réalité comme unique et connaissable jusqu’à preuve du contraire. Admettre que la réalité est insaisissable a priori, c’est excuser a priori toutes les paresses, imprécisions et inexactitudes qui pourraient survenir dans le travail du sociologue. Cela revient à construire un édifice sur des sables mouvants, car on ne cherche alors pas vraiment à s’appuyer sur le réel.

Les objets « durs » sont particulièrement complexes à définir pour tout ce qui a trait aux humains – certains diraient même que la tâche est impossible. Ils n’en constituent pas moins la base la plus fiable d’un travail de construction de la connaissance.

Je ne dis pas ici que les travaux de mes prédécesseurs qui ont fait l’économie de la recherche d’objets « durs » sont sans valeur – bien au contraire ! Mais j’affirme en revanche que peu d’entre eux sont fiables, scientifiquement parlant.

***

Dans notre langage courant, imparfait, si quelqu’un s’écrie « c’est impossible », cela peut vouloir dire deux choses très différentes :

 Le premier sens correspond à la réaction que j’aurais si on me donnait une craie, et qu’on m’indiquait un tableau noir en me disant « Traces-y un cercle parfait ». Il s’agit d’une impossibilité technique : je ne sais pas le faire, et même si je m’entraînais tout ma vie il n’est pas du tout certain que j’y arrive. En plus de cela, l’outil « craie » et le support « tableau noir », dans leurs imperfections, rendent la tâche immensément compliquée – puisqu’un cercle parfait est aussi parfait au micron près. Tellement compliquée qu’elle en devient impossible.

Le second sens correspondrait à une situation dans laquelle on me demande de tracer un cercle carré au lieu d’un cercle parfait. Il s’agit d’une impossibilité logique, d’une impossibilité absolue. Elle est issue de la contradiction dans les termes de ce qu’on cherche à accomplir.

Toutefois, contrairement à l’impossibilité absolue, l’impossibilité technique est partiellement surmontable. Car si je m’entraîne à tracer des cercles les plus parfaits possibles sur des tableaux, je peux progresser vers un mieux. Alors que l’humain le plus talentueux du monde disposant de l’éternité pour s’entraîner ne sera pas plus proche du cercle carré à son dernier essai qu’à son premier.

A votre avis, de quelle impossibilité relève la consigne « comprendre parfaitement les sociétés humaines » ? Quand Mme D. dit que « la réalité est molle », elle dit, en substance que pratiquer une sociologie dure est une impossibilité du deuxième type. Peut-être qu’elle a raison. Mais la charge de preuve lui revient, et nous allons considérer cette affirmation comme infondée jusqu’à preuve du contraire.

***

En conclusion de cet article, je vais m’efforcer de paraphraser Eleizer Yudkowsky[4] : L’ignorance existe dans l’esprit de l’ignorant, pas dans la réalité. En d’autres termes, si j’ignore quelque chose au sujet d’un phénomène, cela ne nous apprend rien sur le phénomène en lui-même, seulement sur l’état de mon esprit. Il y a des questions mystérieuses, mais une réponse mystérieuse est un non-sens.

Une question sans réponse n’est pas le signe d’une magie, d’une mollesse, d’une inconnaissabilité de l’univers. Elle est le signe que notre cerveau n’arrive plus à suivre la réalité. Ainsi, un phénomène peut paraître « mou » à certaines personnes, mais il n’existe pas de phénomène « mou » par essence.

Les sciences humaines ne sont pas molles par définition. La sociologie n’est pas forcée d’être une science molle par autre chose que les 5 grands obstacles, c’est à dire par la façon dont on décide de la pratiquer.

 


[1] Les rapports de travail et de pouvoir en science, le cas du Laboratoire de Thermocinétique de Nantes (LTN)

[2] Pour en savoir plus sur le biais essentialiste : vidéo

[3] par exemple ici ou ici

[4] Mysterious Answers To Mysterious Questions (Août 2007); Yudkowsky déclare s’être inspiré des travaux du physicien/statisticien Edwin Thompson Jaynes.

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